DA CAPO par Caro

J
’AIME bien cet accord plaqué juste là après l’envolée de notes et dont l’écho s’éteint avec délicatesse. Elles tiennent du diable ces dernières mesures. Des heures que je les travaille, le bout des doigts à vif, et j’hésite. Arrêter le supplice et me servir un verre de whisky. Dans quelles minutes, le ciel va se diluer derrière la fenêtre pour n’être plus qu’une masse liquide brûlante dans lequel un peintre aimerait plonger son pinceau. Et ensuite incendier une toile vierge.
C’est déjà la nuit et je veux boire, pas m’enivrer. Tremper mes lèvres dans un verre tout aussi incandescent que ce ciel. Je me lève, esquisse un pas vers le balcon. Rester suspendu à l’instant rare. Tu te rappelles ? Ce spectacle rougeoyant orchestré depuis ma modeste demeure t’avait marqué. La première carte postale que tu m’avais envoyée d’une de ces insaisissables tournées était cette vue folle d’un étang en feu.
J’effleure les cordes. Je l’ai presque senti ce frémissement de la mélodie qui approche la clarté. Penser à toi, me perdre dans ton souvenir, tes lèvres, ta voix chuchotante, tes gestes osés jusqu’à l’obscène et le sexe cru, omniprésent, indécent, un présent qui, comme l’acide, ravageait tout. Seule ton odeur a disparu. J’ai failli me fracasser et perdre ces années où le simple fait de répéter – répéter - répéter, de buter sur les mêmes fausses notes qui accrochent, de sentir ma main chercher, creuser et enfin dénouer ce son incertain, ténu, aléatoire où vibre non seulement une corde, mais aussi une nuance, un arpège, une émotion, un monde. Qui me rassasiait.
Une dernière fois m’en approcher puis laisser reposer. Sentir le soleil s’éteindre derrière la ligne noire et épaisse de la banlieue, des toits et des immeubles bas. Dans une heure, rejouer ce chevauchement de demi-tons et de diableries espagnoles autrement presque sereinement puisqu’une fois déjà amadoué. En retracer les liaisons et les crescendo, apaiser les triolets infernaux qui s’égrènent page deux et ce ad libitum incongru au milieu de la partition. Laisser de côté ton souvenir qui rejaillit et me harcèle. J’ai failli mourir avec toi. J’ai cru que tu m’aimais. Mensonge et faux semblants, j’accepte et, pourtant, tu es toujours là, transparente et équivoque.
Tu m’as menti, tu les désirais encore ces autres amours dont soi-disant tu ne voulais plus rien savoir, ces autres hommes, ces autres peaux, ces possibles. Pour toi, j’ai failli poser ma vie avant les dernières mesures, les plus douces, les plus fines, celles qui laissent à l’auditeur attentif le goût de l’inachevé. Mais je ne l’ai pas fait, je ne t’ai pas suivie. Est-ce l’habitude de mes doigts courant sur les mesures ?  Ai-je su sans savoir ce da capo* que je ne pouvais ignorer ? Un instant revenir en arrière et avoir l’esprit fixé sur cette ligne ultime, délicate, éternelle puisque la seule qui reste… oublier que tu me proposais les étoiles. Bien trop loin Vénus et consorts, le silence y règne et le froid.
J’allume la lampe ronde. Le verre de pur malt est là, doré sombre. D’ici une heure, promis, je reviendrai à ce morceau avant de m’effondrer, épuisé par le rythme de ces dernières semaines d’enregistrements et de répétitions. Le ciel sera définitivement obscur, tu t’éveilleras sans doute dans un autre pays, rieuse à l’idée de te produire, voix diaphane et corps délié de princesse, sur le plancher d’une salle célèbre. Tu attendras les roses qui patienteront dans ta loge. Blanches et noires, tel est ton caprice.
Tu m’as donné l’espoir, paroles creuses, une main sur mon cœur. Une dernière fois reprendre ma guitare ; j’effleure cet accord mineur qui vient mourir mesure 194. Quelle délicatesse dans ce chuchotement qui enfle et qui s’éteint. Qui ne promet pas, qui est. Là, présent. Ne sais-tu pas que, pour nous, tout est musique. Que le reste n’est que murmure.

* da capo  [ italien ] : abréviation : D.C. Signe indiquant la répétition d'un passage depuis le début ou d'un endroit précisé par les signes ou . L'endroit où il faut achever la reprise est parfois indiqué par le mot fine. On trouve alors, au point de reprise, l'indication da capo al fine.

5 commentaires:

  1. Elégant et racé, comme toujours. On n'est jamais déçu par la signature d'un diamant sur une vitre. Mais ... il y a toujours de la casse !

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  2. C'est un trés beau texte et je le trouve également élégant. Bravo

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  3. Tu exprimes tellement bien tes sentiments que je me sens (presque) à ta place.
    Émouvant !
    Bravo Caro

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  4. En anglais, le "capo", c'est le capodastre. Alors, tout de concert avec ton texte, moi, je trouve. Et comme disent Joe, Anne-Ma, et SklabeZ.

    Alors, bravo x 4 !

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  5. Merci à vous tous et oui bien sûr c'est ok pour le montage.

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