SE PAYER LA TETE DE QUELQU'UN par Joe Krapov

 - On avait dit quinze à l'aller et quinze au retour et j’ai pris en charge tous vos frais de mission à Moscou qui n’étaient pas rien. Comment c’était là-bas ?
- Glacial. La place rouge était vide.
- Si j’en juge par vos notes de frais, il devait à voir un joli nom, votre guide !
- Ne rigolez pas avec ça, monsieur Francis. Quand je travaille, je travaille. Je laisse la bagatelle de côté, même à l’hôtel.
- Je vous crois, je vous crois, Frédo. D’autant que, comme on dirait à Lille, vous avez fait car(l)ton plein ! Bravo ! Evidemment, vous ne me direz pas comment vous avez fait pour dérober cette pièce ?
- Nous autres cambrioleurs, nous sommes mieux avec un rossignol que sans rossignol.
- Effectivement, on peut le dire comme ça ! Voilà donc un chèque de quinze mille roubles !
- Vous rigolez ou quoi ?
- Bien sûr, que je rigole ! Quinze mille euros, comme d’habitude, Frédo.
- Merci, M’sieur Francis.
- La prochaine mission est dans cette enveloppe. Même tarif, quinze et quinze plus les frais de séjour. C’est à Mexico cette fois.
- Arriba, Arriba ! C’est comme si c’était fait, M’sieu Francis.
 ***
Mais comment donc Frédéric Chassériau, dit Frédo-la-Belle avait-il pu faire pour pénétrer dans le Musée RKK Energia et y subtiliser cet élément majeur de la collection d’aéronautique ? L’espèce de grosse sphère contenant un visage trônait maintenant dans le bureau ovale de Francis Carcopino. Elle en constituait désormais la pièce majeure et la plus effrayante parmi un bric-à-brac hétéroclite d’apparence qui allait d’une chaussure de Nikita Khroutchev à une pipe que Joseph Staline avait cassée en 1953 en passant par la casquette du gardien de buts Lev Yachine. Il y avait aussi une dynamo que Frédo avait ramenée jadis de Kiev et un album de photos ayant appartenu à Léonid Brejnev : toute une collection de jeunes filles blondes, plus ou moins dénudées, qui se prénommaient toutes Natalia et envoyaient des bécots au photographe.
On ne comptait plus dans cette pièce les matriochkas – on devrait plutôt écrire matriochki – de tailles diverses ni les bouteilles de vodka vides dans lesquelles flottait très symboliquement un brise-glace Lénine, un croiseur Aurore, un cuirassé Potemkine et même un batelier de la Volga qui avait oublié de descendre à Iasnaïa Poliana.
Une fois le cambrioleur congédié, Francis Carcopino était venu déposer dans son sanctuaire privé, sous une affiche jaunie de « Quand passent les cigognes » son nouveau trophée aussi spécial que spatial. Impressionnante quand même cette tête de cosmonaute momifiée à la peau jaune à peine parcheminée sous son casque et au sourire figé pour l’éternité. Elle lui était revenue à 90 000 euros, pour ainsi dire Peanuts. Puis il avait appelé la jeune stagiaire qu’on avait recrutée pour remplacer madame Bellazzi qui était partie se faire refaire les seins et prendre des vacances à la suite en Espagne.
- Stolitchnaïa d’amour, allez donc me chercher ce vinyle dans la discothèque !
Et maintenant, confortablement installé dans un canapé de la maison, il écoutait parmi ses trésors en fumant un cigare de La Havane « Bring me the head of Yuri Gagarin » par le groupe Hawkwind qui ne datait pas d’hier lui non plus.
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 ***
 Le collectionneur avait ses bureaux dans la banlieue de Rennes, à Montgermont, sur la fameuse « route du meuble ». Une fois rentré en centre-ville, Frédo-la-Belle avait ouvert l’enveloppe de Carcopino puis il s’était rendu place Sainte-Anne. Là il avait descendu la rue d'Echange, traversé le parvis de l’église Saint-Etienne et pénétré dans le petit bistrot de son oncle Camille Cinq-Sens « Au vieux Saint-Etienne ».
 - Regarde donc, Agatha, qui vient nous rendre visite cet après-midi ! C’est cette petite crapule de Frédéric Chassériau, dis donc ! Alors, comment va le plus voyou de mes neveux ?
- Bien, Camille, bien. Je viens de faire une bonne affaire.
- Pas trop malhonnête, j’espère ! Parce que, je te signale, la prison des hommes, maintenant, elle est à Vezet-le-Coquin !
- Tu veux dire Vezin-le-Coquet ?
- Moi j’ai pas signé le serment d’Hypocrite, j’appelle un chat un chat quitte à rebaptiser les cités de Rennes métropole ! De toute façon, ça revient au même : c’est trop loin pour que j’aille t’y porter des oranges, sache-le !
- C’est noté, Tonton ! Mais en fait c’est de l’argent honnêtement gagné et ce grâce à toi. J’ai juste racheté à ton copain de Paris une statue de cire déclassée du Musée Grévin et j’ai revendu une pièce détachée à un collectionneur richissime et un peu gogo.
- J’ai du mal à te croire. Vu ton absence de scrupules, rien ne t’empêche de te payer ma tête !
- Non pas la tienne, Camille, jamais.
- Mais je veux bien te servir à boire quand même, à condition que tu paies ! Puisque tu as les moyens !
- Alors ce sera une vodka.
- Bien frappée, comme d’habitude, et nature ?
- Oui avec une eau gazeuse à côté et des cornichons.
- Ca, les cornichons, s’il n’y en avait pas, je me demande bien où irait le monde !
- A propos de vodka bien frappée, Tonton... Tu n’aurais pas un vieux pic à glace à me refiler ?
- Pour quoi faire j’aurais ça ? J’ai des bacs à glaçons tout ce qu’il y a de plus normaux au congélo. Ca fait des cubes parfaits.
- Tu ne vas pas me croire. C’est pour assassiner quelqu’un ou pour faire croire qu’on a assassiné quelqu’un avec !
- Je n’en connais qu’un à qui c’est arrivé, ça ! Qu’est-ce qu’il t’a fait d’abord, ce petit Trotsky ?
- A moi, rien. Mais si tu te délestes de ton pic à glace ou si tu me trouves quelqu’un qui en possède un, j’hérite d’une semaine tous frais payés à Mexico ! Pas mal, non ?
- Allez, à ta santé, sale petit hooligan ! Espèce de vipère lubrique !
- A ta santé, mon oncle !

3 commentaires:

  1. Je décrypte tous les jeux de maux, celui de DSK, oui, et puis Mitterand, yes? Pour le reste, je ne sais pas. N'empêche que c'est bien chez d'oeuvre krapovienne !

    Admiration.

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  2. Belles références historiques, littéraires, musicales, géographiques et .... footballistiques.

    Chapeau ! Fortiche le Joe !

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  3. Oui, c'est très fort, M'sieur Joe Krapov. :-)
    Bravo et chapeau bas.

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