APRES LA CHUTE par joye

Les morts ne parlent pas, comme on dit. Mais je vous ferai une exception, histoire de faire avancer le savoir.

Comme beaucoup qui m'ont précédé, je ne voyais pas venir le moment de mon trépas. Je me souviens que j'était au bord du sentier, à fixer l'horizon bleu sans fond et me demander combien de kilomètres j'examinais devant moi. Et puis, soit j'ai glissé, soit quelqu'un derrière moi m'a poussé, je ne sais pas.

Et puis, un petit flash au front. Vous les vivants savez que le corps étonné prend un moment pour reconnaître les  évènements subséquents, y compris la douleur. Pendant quelques secondes, j'observais l'éclair qui passait à travers de ma tête. Il était beau mais éphémère, et le temps que j'ai mis à le reconnaître, c'était déjà fini et moi aussi.

Je ne sais pas combien de mètres j'ai pu tomber sans contrainte, j'ai dû m'égratiner sur plusieurs petites pierres, mais mon corps s'est arrêté enfin contre un rocher où un pauvre petit sapin chétif avait lui aussi cherché l'abri. Je n'ai rien senti. Je ne sais pas si mon cou était déjà cassé avant que je ne cogne contre le granit, mais cela se peut et il expliquerait aussi le manque de sensation.

Il semblerait que tout mon visage est rentré en contact avec la pierre. C'était une bénéfice pour les loups qui sont venus dans la nuit partager mon corps meurtri. Ils ont laissé assez pour les pies et les corbeaux, dommage que mes yeux soient déjà éclatés par l'impact, j'avais lu que les rapaces aiment particulièrement crever les yeux de ces rares malheureux n'ayant pas les moyens d'éviter leurs becs pointus.

Hélas,au moment de ma mort, il faisait déjà trop froid pour que les mouches et les fourmis profitent tout de suite des restes, mais tôt ou tard, les éléments feront que mes os se dissolvent, au bonheur du sol appauvri. Qui sait, peut-être qu'il y aura une ou deux fleurs hardies qui pousseront comme résultat. Mes cheveux resteront, mais ils serviront peut-être de bourrage pour des nids des souris, des marmots, leurs bébés ou un aiglon peut-être qui auront un peu de confort inattendu, grâce à moi. J'espère.

Oui, je sens que vous êtes choqués par ce que je raconte. Que vous êtes tristes que je ne sois pas mort dans un lit douillet entouré par des gens qui m'aimaient.  Il ne faut pas. L'homme est né pour mourir. Ce n'est pas un secret. La vie ne nous la cache pas. Et faute avouée est à moitié pardonnée, vous le savez bien.

10 commentaires:

  1. Pour une belle mort c'est une belle mort ! Joliment racontée.
    T'es pas sympa de nous abandonner comme ça, Joye :)

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  2. Il ne faut pas confondre le narrateur et l'auteure, surtout puisque le narrateur est masculin (il me semble que tu ne l'as pas remarqué). ;-)

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  3. Oups ! dur la chute, mortelle ! Une fraction de seconde et hop, il bascule de l'autre côté. C'est certain, ainsi va la vie.

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  4. Ces temps-ci, mes facultés de discrimination (distinction) sont un peu émoussées.

    J'avoue ma faute.
    Sera-t-elle (à moitié) pardonnée ?

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  5. Mais ! Arrêtez de me faire des compliments, je vous en prie ! OH !!

    ;oD

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  6. Glissé ou poussé... à qui la faute? En tout cas la suite est morbide, mais c'est comme ça la vie, ou plutôt la mort !

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  7. Après la chute tu nous a fait plonger dans l'horreur donc! Moi j'aime assez l'atmosphère qui s'assombrit, qui sanguinole, peu à peu ! :)) Ce qui a du être atroce pour ce mortel c'est d'être conscient jusqu'au bout ! Brrrr, on veut bien mourir et servir de festin mais sans s'en rendre compte hein ... :))

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  8. @ vegas : La photo peut nous mener à croire qu'il a été poussé, mais j'aime laisser la décision au lecteur. J'essayais pour le "matter of fact" au lieu du morbide ou de l'épouvante.

    @ Chris : Mais il ne sentait rien, il n'avait pas peur, il a raconté un fait. Il faudra lui pardonner. ;-)

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  9. Vibrante vision de " ce qui ne se voit pas"..
    De la haute voltige Joye, Merci

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  10. Enfin, une qui aime ! Merci Lise ! ♥ ♥ ♥

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