LES BRANCHES par joye


Ces pauvres mioches ! Leur papa avait le vin mauvais, c’était un fait. Mais à cette époque-là, personne n’aurait pensé à s’interposer dans la vie conjugale, alors le voisins faisaient la sourde oreille les soirs où Dubois, éméché, battait sa femme jusqu’à ce qu’elle ne hurle plus. Le lendemain matin, chaque homme satisfait regardait sa femme d’un air malin, comme pour lui dire « Tu vois,  je te traite de princesse en comparaison ! » Les voisines se souriaient. Même avec ses bleus, madame Dubois restait impossiblement belle, ses voisines étaient alors heureuses de savoir que son homme la battait, cela lui apprendrait que la beauté physique, cela ne veut rien dire et que cela ne vous protège surtout pas des violences quotidiennes.
Monsieur Dubois avait quand même trouvé le temps, entre raclées, pour engrosser sa femme deux fois, mais après une veille de Noël spectaculaire et notable pour ses bruits, et une absence de la châtelaine un peu plus prolongée que d’habitude, on se murmurait qu’il a dû lui casser quelque chose d’important, la preuve, c’est qu’il n’y avait plus de bébés à leur piaule. De nouveau, les bonnes voisines se souriaient. Leurs bourrelets à elles étaient laids  mais encore fertiles. Les voisins, eux, regardaient avec un nouvel intérêt leur voisine : en voilà une qu’on pourrait peut-être encore sauter sans histoires, un truc à retenir si jamais on se retrouvait seuls dans l’escalier…
En dépit de tout, les deux bambins grandirent, chétifs, certes, mais ils grandirent. Les voisins n’aimaient pas les croiser en bas, ils avaient l’air sauvage, comme de jeunes loups qui n’hésiteraient pas à attaquer, sans prévenir. On ne se donna jamais la peine de connaître leurs noms, mais de temps en temps, lors d’une séance de coups de poings, on pouvait entendre un faible « Sylvain ! » dans le silence qui suivait l’orage d’ivrogne. On ignorait encore le nom de la fille, mais aux rares occasions où il fallait l’évoquer on l’appelait « Myrtille » qui faisait toujours hurler de rire les autres bonnes femmes.
Le temps passa. Et puis l’inévitable se produisit.
Il paraît que les deux enfants, maintenant ados, avaient fait un pacte avec leur mère. Sachant que leur père rentrerait cette veille de Noël encore saoul, rageur, comme d’habitude,  ils avaient soigneusement préparé son accueil.
Les voisins n’avaient rien entendu, non, rien du tout, malheureusement. Pendant longtemps, ils semblaient tous regretter, parce que cela aurait été succulent à voir, à pouvoir raconter tous les détails, si seulement ils avaient pensé à aller frapper à cette porte, inhabituellement silencieuse.
Le pire, c’est que quand madame Fontaine essaya de parler avec les gamins quelques semaines après l’incident,  il paraît même que le garçon lui crache dessus, cette espèce de petit sauvage ingrat !

14 commentaires:

  1. On dirait que la châtelaine a fait feu de tout bois... la buche de Noël aura une saveur particulière !

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  2. Ton commentaire me laisse perplexe, vegas.

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  3. Ils sont tous malades : l'arbre, les branches et la forêt environnante...
    :(

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  4. Les enfants, non, pensé-je, ils me semblent normaux vu leurs circonstances, mais les parents et les voisins, si, oh si. En fait "malades" c'est trop généreux, peut-être.

    Merci beaucoup pour ton com', santoline !

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  5. Méfiez-vous des animaux qui vont boire et des hommes qui en reviennent...
    Les pauvres mioches !
    Très joli texte, Joye !

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  6. Je pensais aux Dubois dont on fait les bûches...

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  7. Dubois, oui, Sylvain Dubois et sa soeur Myrtille Dubois...mais le rire c'est la dernière chose à laquelle je pensais en l'écrivant. J'en déduis alors que c'est trop lourd comme choix. Merci sincèrement, cela me fait toujours réfléchir devant une réaction inattendue. Mais bien sûr que je ne trouve rien de plus subtil comme appelation.

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  8. Une triste histoire et des voisins vraiment berk ! Joli texte Joye.

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  9. Oui, on peut se demander qui sont les vrais assassins de l'histoire - les enfants ? le père (et par son refus de partir, la mère) ? ou les voisins ?

    Intéressant, non ?

    Merci pour ton commentaire, Anne-Ma.

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  10. Pendant longtemps je me suis demandé si Poupoune n'était pas assistante sociale, ne travaillait pas à la DASS ou carrément dans la "Polisse".

    Il y a aussi cette veine-là parfois dans tes écrits et ça me "réfrigère" tout autant parce que je ne sais pas commenter tout texte qui nous ramène à la réalité la plus sordide. Mais je n'ai pas besoin de commenter, le texte se suffit à lui-même, non ?

    C'est pourquoi, en guise de commentaire, je te gratifie de mon silence admiratif.

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  11. Didonc, pour un silence admiratif, c'est assez long !

    Hélas, Poupoune n'a pas inventé ce genre, et moi non plus.

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  12. Et bien quel texte ! ça pour être intéressant, c'est intéressant ! On sombre dans l'horreur de la misère humaine, ou on s'indigne, on se rebelle contre la connerie et la jalousie incommensurables des "gens" ... en tout cas moi je trouve que c'est Dubois dont on fait les flutes et je pourrais souffler mon admiration avec Joe :))))
    Bravo Joye !

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  13. Merci beaucoup, Chris, ça me touche. ♥

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