Quelque part par Sable du temps



Esther somnole. … Du tréfonds de sa mémoire, les cris, les pleurs, l’odieux sifflement l’ont réveillée, comme chaque nuit depuis si longtemps.

  -  Ecoute maman, le fil de fer grésille, il siffle ! “
  -  “ C’est le barbelé, mes chéries, il est électrifié, ne vous approchez pas ! “

   Là-haut, sur le mirador, les soldats veillent, mitraillette au poing.

De l’autre côté, les prés sont verdoyants, le printemps éclate, tout en fleurs sous le bleu du ciel.
 -  “  Dis maman, Sarah et moi, on peut aller courir sur l’herbe et cueillir des jacinthes ? “
                     “ Pas encore, pas aujourd’hui, bientôt, je vous le promets. Ne vous approchez pas ! “

De l’autre côté, les gens passent, indifférents. 
  - “ Dis maman, pourquoi les grandes personnes lorsqu’elles nous voient, tournent la tête ? ”
                    “ Peut-être parce qu’elles ne nous connaissent pas et ne savent combien vous êtes merveilleuses mes chéries. Ne vous approchez pas, restez près de moi ! “

De l’autre côté, les enfants blonds aux joues roses, sont en bonne santé, bien nourris.
Ils rient, ils chantent à tue-tête des refrains joyeux, leurs beaux habits sont neufs et propres, leurs chaussures vernies brillent sous le soleil.
  - “  Dis maman on peut aller jouer avec eux ? “
  - “  Non, ne vous approchez pas, revenez ! les enfants revenez, reven...… ! “

Esther voudrait ne plus voir, ne plus entendre le bruit des armes, le hurlement de sa mère, le corps de Sarah recroquevillé sur le barbelé, tressautant sous les balles. 
Mais pour oublier cet enfer, il lui faut revivre nuit après nuit, spirale infernale, se souvenir seconde après seconde, de l’instant où le monde a basculé dans la folie et cessé d’exister.
Le jour s’est levé, Esther ne se rendormira pas.
...

11 commentaires:

  1. Wow !

    Très belle entrée ici, Sable. Bienvenue !

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  2. Réponses
    1. Les barbelés et moi, avons un rapport, disons ... assez conflictuel.

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  3. Emouvant ! Très beau texte. Bravo Sable du Temps.

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  4. Que c'est terrible, évidemment, la mauvaise conscience de l'humanité. Et nous, qu'aurions-nous fait ? (Pivoine).

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  5. Esther ne se rendormira que quand on lui fermera les yeux...
    Un texte magnifique et bouleversant !

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