LAMENTATION EN ENNEMI MINEUR par Joe Krapov

Il avait éprouvé une envie folle de donner un coup de pied dans ce tas de fourmis inattendu. S’il n’avait pas eu autant besoin d’intimité après ses rencontres précédentes, il aurait pu juger assez comique de trouver ainsi, presque au sommet de la montagne ces misérables mitrailleurs venus là, lui-même ne savait pas comment, poser leurs miches minables devant ce paysage mirifique.

La redescente vers la vallée avait occasionné une accalmie. Sans doute, sans les photos de vacances, on ne pourrait jamais prouver qu’on a été heureux (1). Et un touriste, c’est peut-être bien quelqu’un qui parcourt des milliers de kilomètres pour se faire photographier devant sa voiture (2). Comment comprendre autrement cette grande migration de début juillet à la mi-août ? Elle avait pour résultat que chaque été les vieux sont à Deauville, les putes à Saint-Tropez et les autres sont en voiture un peu partout (3).

Dieu merci, il était insensible à toute cette neige sur le chemin, il ne craignait ni la glissade, ni le ravin sur le côté et le froid vif ne lui picotait même pas le bout du nez.

Comme le soir tombait l’homme sombre arriva dans le petit village. Il semblait que tout le monde ici se fût cloîtré ou emmitoufcalfeutré chez lui pour le cérémonial du repas vespéral. Il devait y avoir, dans les maisons et chalets, de grands « Slurp » de soupe au vermicelle, des relents de miroton dans les cuisines des dames de Haute-Savoie, du filet mignon au roquefort et au porto chez les millionnaires du dimanche de ce coin montagneux du monde.

Le seul lieu ouvert, d’allure très simple, était surmonté d’un clocher. Il y entra. C’était admirablement haut de plafond, les fenêtres étaient étroites et des scènes figuratives colorées à même le verre semaient quelques taches de gaieté dans cette atmosphère d’humidité et de recueillement. Des statues plus complètes que celle de la Vénus de Milo étaient dispersées çà et là mais elles étaient plus habillées aussi. Il y avait aussi des missels sur un meuble mais il n’avait aucune envie de lire.

Surgi d’il ne savait où, un type assez jeune, en robe noire descendant jusqu’à mi-mollets, s’approcha de lui et murmura :
- Mon fils, voyons ! Découvrez-vous dans la maison du Seigneur.

Augustin ôta ce chapeau haut-de-forme qui lui donnait un petit air de ressemblance avec Mandrake le magicien. De minuscules flocons de neige, pas encore fondus, restaient collés sur le haut de sa cape.
- Allons, installez-vous ! » dit le prêtre en lui montrant le confessionnal.

Augustin n’avait jamais vu un meuble si bien sculpté. Béant d’admiration, il en oubliait et ses contrariétés et l’homme travesti.

- Agenouillez-vous donc à l’intérieur, Bon Dieu !

Il ne faut pas contrarier les gens malades, se dit Augustin. Les militaires amidonnés, les Mistinguetts au miroir, les grands mystiques, les amiraux de bateaux-lavoirs, les éminences en slip et les ministres en goguette, il en avait vu défiler un paquet là-haut mais le type en soutane était d’un genre encore moins mitigé. Quand il se fut agenouillé, il se rendit compte que l’autre était allé s’asseoir dans un placard du meuble, avait tiré une trappe et s’était mis à attendre. Une minute se passa sans qu’Augustin ne moufte.

- Eh bien ? Je vous écoute ! s’énerva l’abbé Mimolette. Qu’avez-vous à déclarer ? Je sais bien que la douane est une formalité permettant à un monsieur que vous ne connaissez pas de à plonger la main dans votre linge sale en vous laissant le soin de le remettre en ordre devant cinquante personnes (4)mais ici, dans un confessionnal, nous sommes presque entre nous. Seul Dieu peut nous entendre.

Augustin sourit intérieurement puis il dit :

- Monsieur, il n’y a rien de tel que le désert pour changer l’eau en vin (5).
- Appelez-moi « Mon père », mon fils.
- Mon père ? Mais vous êtes bien plus jeune que moi !
- Soyez mignon, voulez-vous ? Ayez l’amabilité de bien vouloir poursuivre assez vite et de ne pas minauder. Mon assistante au ministère du culte, ma bonne Mireille, est en train de nous mitonner une marmite sarthoise à la mode de Las Végas. Ca mijote déjà depuis un bon moment et ce n’est pas très poli de faire attendre  la bonne du curé. Outre que ce n’est point la mode, elle n’est pas commode ni accommodante sur le plan des horaires. Ce n’est de toute façon pas une heure très chrétienne pour se confesser. Dites-moi donc ce qui vous trouble.
- Ces rassemblements mirobolants. On m’a déjà fait le coup à Florence. Pour monter à San Miniato Al Monte, j’ai emprunté les escaliers. J’étais seul, personne autour, un état de béatitude incroyable !
- C’est toujours ainsi quand on prend le chemin qui vous conduit plus près du Ciel.
- Sauf qu’en haut des marches, ils étaient tous là.
- Ils ? Qui ça, ils ?
- Les cars de touristes sur le Piazzale Michelangelo ! Je me trouvai d’un coup au milieu de mes ennemis, les fils du Mikado en troupeau, les millionnaires du Missouri, les shootés de l’albumine et du millésimé réunis, les palmipèdes en tongs et gapettes de golfeurs !

Pour la première fois peut-être de la soirée, l’abbé Mimolette se demanda si ce drôle de paroissien n’était pas, au minimum, un faible d’esprit  bon pour la camisole de force.

- Mon fils, les voyages améliorent les sages et empirent les sots (6) (de Strasbourg). Quand vous traversez le pays des aveugles, fermez un œil (7). Que cherchiez-vous au juste au sommet du Mont-Blanc ou en haut de San Miniato Al Monte ?
- Je cherche l’ascenseur qui me ramènerait à ma boîte.
- Votre boîte ? Diable ! D’où sort-elle ? Qu’est-elle ?
- C’est mon entreprise, celle que je dirige.
- Et pour retourner dans votre usine, vous cherchez un ascenseur dans une église ? Au sommet d’une montagne ? Qu’est-ce donc que votre entreprise ? Une fabrique de téléphériques ?
- C’est une espèce de club de vacances qu’on appelle le Paradis.
- Ecoutez… Peut-être qu’en vous adressant à l’Office de tourisme de la station… Mais je crains qu’il ne soit fermé, pour l’heure. Les syndicats d’initiative sont faits pour ceux qui n’en ont pas (8). Est-ce que vous avez terminé votre grosse colère ? Vous faites peut-être un simple accès ou excès de misanthropie, voilà tout ?
- Peut-être, en effet. Je vais mieux d’avoir parlé avec vous.
- Eh bien voilà ! Je vous absous. Faute avouée est à moitié pardonnée. Vous me semblez affaibli cependant. Voulez-vous partager avec Mireille et moi notre marmite sarthoise ?
- Non, merci. Par contre puis-je vous demander la permission de passer la nuit dans ce placard-ci ?
- Dans ce plac… Bien sûr, mon fils. Je dois l’hospitalité à tout étranger, je ne m’appelle pas Claude Guéant, quand même. Mais je serai obligé de fermer la porte à cause des vols d'objet précieux et de la  recrudescence des sacs à main armée.
- Pas de souci. Vous pouvez même éteindre la lumière. Mon auréole m’éclairera suffisamment.
- Votre auréole… Oui… OK, OK ! Eh bien, bonne nuit, mon fils. Demain matin, venez prendre le breakfast avec nous. Le presbytère est à côté, il n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat malgré la neige.
- Merci mon père. Bon appétit à vous et bonne nuit.

***

En attaquant en compagnie de Mireille sa première cuisse de lapin l’abbé Mimolette se pinça encore pour se rassurer. Le type qui ressemblait à Mandrake le magicien, dans l’église, quand il s’était relevé, l’abbé avait bien vu que ses pieds surplombaient d’au moins dix centimètres, sans le toucher, le dallage du saint lieu

Pour léviter de se poser plus de question, il se servit un autre verre de Coteaux-du-Layon sous l’œil mi-réprobateur, mi-malicieux de dame Mireille.

(Chapitre non numéroté  extrait de « Dieu s’ennuie le dimanche et s’emmerde les autres jours », roman puzzle épisodique en écriture occasionnelle basée sur des contraintes diverses, ici celle de placer des mots contenant la sonorité « mi » et des citations sur le thème du voyage)

1)      David Foenkinos
2)      Emile Genest
3)      Michel Audiard
4)      Pierre Daninos
5)      Paul Neuhuys
6)      Proverbe anglais
7)      Proverbe roumain
8)      Les Nonnes Troppo

7 commentaires:

  1. Énorme !!!
    Fait passer, Joe, c'est de la bonne !
    Merci !

    P.S : J'ai bien aimé les grands « Slurp » de soupe au vermicelle, ça sent le vécu ! ;)

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  2. S'appeler Mimolette et se faire damner pour une marmite sarthoise... nom d'un curé, elle est bonne celle là!! Et bien d'autres! Du Joe Krapov tout craché :)

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  3. Tout y est !... même plus !
    Bravo !

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  4. Super texte et les citations savoureuses. Et en prime, une marmite sarthoise à la Vegas ;-) ça doit être délicieux.
    Tout y est. Du grand Joe. Bravo.

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  5. zut pour le roman, cette oeuvre est la perfection toute seule.

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  6. @Toutes et tous : Merci à vous. Vous êtes vraiment gents damoiseaux et gentes dames.

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  7. Honnêtement au départ je me suis dit que j'aurais du mal à lire ce long texte, prise d'une furieuse envie d'aller voir la fin déjà, ou de me précipiter sur les commentaires pour tâter un peu le pouls des lecteurs. Mais, mais ... quel bonheur de te lire ! Je suis impressionnée, vraiment ! Je crois même que je vais y replonger un peu, au moins pour retrouver les renvois numérotés :))
    Bravo !

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