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SAMMY par Épamine

Ce jour-là, pour la énième fois, en passant devant le kiosque du vieux Sammy, "Miss Doisnelle" (c'est comme ça qu'il l'appelait!) lui dit :
"Sammy, je vous parie qu'un jour, je réussirai à vous photographier au milieu de vos papiers et que votre portrait passera à la postérité!"
Et comme d'habitude, il lui répondit que jamais elle ne parviendrait à lui tirer le portrait. Il lui prouva, une fois encore, l'inanité de ses efforts en argumentant qu'il était bien plus malin qu'elle ne le croyait et qu'il aurait le réflexe de se cacher prestement derrière une de ses feuilles de chou sitôt qu'il verrait apparaître son  Rolleiflex.
Et la belle Miss Doisnelle sembla avoir compris. 
Durant plusieurs semaines, elle ne l'ennuya plus avec ses projets de portraits de rues et le vieux Sammy relâcha son attention...

Puis ce qui devait arriver arriva. 
En cette fin du mois d'août, tandis que dans les rues de Chicago, les trottoirs se clairsemaient et que la douce chaleur du soir enveloppait de torpeur passants et bâtiments, elle le vit...
Le coude appuyé sur son minuscule comptoir, le visage bien calé sur sa main, le chapeau solidement vissé sur sa tête chenue, Sammy somnolait dans son original cadre de pâte à papier!  

Sans plus attendre, sachant qu'une si belle occasion ne se représenterait pas deux fois et trouvant cette beauté simple et poignante, elle dégaina son argentique, cadra et appuya sur le déclencheur.

Et c'est ainsi qu'aujourd'hui, dans les galeries qui exposent les œuvres de la talentueuse Vivian Maier, on peut voir Sammy le kiosquier dans les bras de Morphée...

Coeur serré en serre par Épamine


Dans la serre, elle s'est assise, effondrée par la nouvelle qu'elle vient d'apprendre. Hébétée, atterrée, le regard absent, l'esprit anéanti, elle a trouvé refuge là, au milieu des plantes de ce jardin d'hiver dans lequel elle vient se promener chaque jour seule ou en compagnie de son amie Suzanne. D'un geste coutumier, en un élégant jet d'étoffe moirée, elle a soigneusement étalé les plis de sa queue d'écrevisse sur le banc de bois puis, pour s'aérer un peu, elle a délicatement retiré son gant de peau. Pour mieux respirer, pas question de dénouer le moindre flot, de déboutonner sa robe, de retirer son petit chapeau garni de plumes et de taffetas ni de desserrer sa ceinture. Seule, sa main nue est libre de mouvement. Seule, sa main nue est accessible aux sentiments.

Sans bruit, doucement, il est arrivé derrière le banc. Il était sûr de la trouver là! Elle a su qu'il arrivait à l'odeur de son cigare... Il s'approche, sans un mot. Dieu qu'elle est belle, si digne, si sobre, si altière dans sa douleur! Elle ne détourne pas son regard vers lui. Inutile. Sans la quitter des yeux, il pose sa main tout près de la sienne, sur le dossier mouluré du banc bleuté. Elle sent la chaleur du cigare tout proche. 
Dans quelques instants, il jettera son cigare, prendra la main délicate dans la sienne, la portera à ses lèvres.
Et elle dira, dans un sanglot libérateur : "Jamais deux sans trois!"

Kiwi-la-Doucette par Épamine

Livia par Frederick Sommer (1948)
La petite blondinette avec les tresses,
là, sur la photo,
c'est moi, Marinette!
Ma sœur s'appelle Delphine. 
C'est elle la plus grande de nous deux.
Nos parents sont paysans et nous habitons
dans une ferme remplie d'animaux.

Personne ne le sait, mais ma grande sœur et moi, nous sommes comme Marcelino Pan y Vino... nous parlons avec les animaux!

Nos meilleurs amis sont le chat, le chien, le cochon, la vache et les autres animaux de la ferme et même le loup de la forêt voisine vient parfois jouer avec nous.

Mon chat s'appelle Alphonse (c'est Marcel qui l'a baptisé ainsi) mais je suis certaine que dans une autre vie, dans une autre histoire, Alphonse était une chatte et qu'il s'appelait Kiki-la-Doucette*. 
Je suis presque sûre que dans des dialogues de bêtes, il discutait avec Toby-Chien*... 
Tant pis si mon idée n'est pas exacte: les idées fausses ne sont pas toujours mauvaises et ce n'est pas Marcel Aymé qui  dira le contraire...

C'est décidé: mon prochain chat sera une femelle et je l'appellerai Kiwi-la-Doucette.


* personnages de "Dialogues de Bêtes " de Colette


Lignes de ville par Épamine


Raconter une ville en quelques lignes, pas facile!


Du haut d'une ligne aérienne, on apprécie les lignes courbes de ses contours, les lignes droites de ses avenues, l'enchevêtrement inouï de ses lignes de routes et autoroutes, les lignes parallèles et perpendiculaires de ses quartiers très anciens... ou très modernes!

Par la ligne en chemin de fer, mue par une ligne à haute tension, on contemple  la ligne d'horizon qui défile avant d'apercevoir les premières lignes brisées des toitures. Sitôt en ville, on cherche sa ligne de bus, sa ligne de métro, sa ligne de tram ou la ligne jaune reconnaissable d'un taxi...

Mais si, comme tant de migrants autrefois, suivant leur destin dans les lignes de leurs mains, les yeux remplis de lumière et le cœur plein d'espoir, on arrive par la ligne maritime, que l'on ait franchi ou non la ligne de l'équateur, ce qu'on voit en droite ligne est unique!

Une fois que l'on a salué avec émotion la belle dame à la lampe (la sœur de la Tour Eiffel qui, comme elle, a toujours la ligne!), si l'on est en première ligne, le spectacle offert est celui d'un feu d'artifice de lignes verticales et vertigineuses, de lignes ascendantes touchant le ciel, de lignes d'eau et de reflets, de points et de lignes de lumière...

Et si l'on ne met pas en ligne de compte les détresses humaines de tous genres qui se vivent et se lisent entre toutes ces lignes, de la mauvaise ligne de conduite au sniffeur de lignes en passant par la terrible coupure de ligne électrique ou téléphonique, cette ville, comme tant d'autres villes, est magnifique. Point à la ligne!
Mais on peut penser et ce, sans se tromper, que beaucoup de gens, sous la lueur de chacune de ces innombrables petites lumières diront ce soir: "J'ai passé une excellente soirée... mais ce n'était pas celle-ci."



MIC du 08/06/2014
mot: ligne
image: New York by night

citation :
J'ai passé une excellente soirée... mais ce n'était pas celle-ci. - Groucho Marx


Allées...par Épamine


J'aime me promener dans la douce lumière,
A l'heure où l'eau scintille sous le soleil couchant
Lorsque le merle noir, seul sur l'antique pierre,
Chante au ciel du soir sa joie d'être vivant.

En ce jour de tristesse où elle s'est envolée,
Tout le parc Monceau résonne de sa voix claire
Et je la vois, là-bas, marchant dans les allées
Souriant à chacun et parlant des marcaires.

Aujourd'hui sous les roses, elle repose, elle est bien
Mais elle manque à nos vies pour tout ce qu'elle était.
On dit que l'homme est libre s'il ne possède rien :
Elle avait de grands rêves empreints de liberté.

à R. 

Perdu ! par Épamine

Il est moins grave de perdre que de se perdre… Moi, je dis que ça dépend de ce qu'on perd!
On peut se perdre en perdant le nord ou en perdant la raison.
On peut se perdre en perdant le fil d'une histoire ou en perdant le sens des réalités.
On peut se perdre en perdant son temps (le lièvre, lui, a perdu en prenant son temps!)
On peut se perdre en perdant de vue ses points de repère.
On peut se perdre en perdant l'habitude ou en perdant la notion du temps.
On peut se perdre corps et bien en perdant l'équilibre.
Et naturellement, quand on perd la vie, c'est à corps perdu!

C'est écrit en gros sur les paquets de cigarettes: FUMER TUE !
Moralité: si ton paquet de cigarettes tu perds, c'est génial car moins tôt tu seras perdu!

C'est Phora ou pas ? par Épamine


Il était deux bergères*
Vêtues de belle manière
Qui gardaient les moutons
Comme dans la vieille chanson.

Jethro était leur père
Et dans le grand désert
Pour leur petit troupeau,
Elles cherchaient un point d'eau.

Près du puits salvateur,
Se tenaient des pasteurs
Qui, las, les repoussèrent
Sans aucune manière.

Sous leurs mèches rebelles,
Les belles demoiselles,
Toutes parées de cerises,
Étaient bien dans la mouise.

Ayant quitté le Nil,
Il arriva tout pile
Le grand sauvé des eaux,
Le sauveur des agneaux.

D'un bon coup de houlette
En pleine margoulette,
Il vainquit les affreux
Qui rentrèrent chez eux.

Il défendit les belles,
Libéra la margelle,
Puisa au fonds du puits,
Abreuva les brebis.

De retour vers leur père,
Elles contèrent leurs misères…
Et Jethro, tout ému,
Remercia l'inconnu.

Il n'était pas question
D'agir par omission:
Et Moïse épousa
La belle Séphora!

* Botticelli en a oubliées 5 car les filles de Jethro, paraît-il, étaient sept en tout!

À l'abri par Épamine

Rue de Paris, Temps de pluie par Caillebotte, 1877
Je me souviens très bien du jour où je l'ai vu la première fois… Il était d'une rare élégance, chic sans être archaïque, très distingué sans être snob. Il me plut instantanément et je me suis dit que j'aurais fière allure, pendu à son bras.

Sans fantaisie aucune, d'humeur toujours sombre et d'humour souvent noir, je n'avais guère ma place au milieu de mes congénères bariolés, excentriques, qui passaient leur temps à rire comme des baleines et à faire mille contorsions pour réussir à s'enfermer dans de minuscules sacs de couchage.
Pourtant, malgré mon air austère et mon style guindé, je souris de la poignée lorsqu'il s'approcha de moi. Je n'étais pas tombé de la dernière pluie: j'avais mes chances. Il m'attrapa délicatement, se dirigea vers la porte et là, pour la première fois de ma vie, je vis le soleil…
D'un geste précis, en m'ouvrant, il ferma le ciel. Épanoui comme une fleur d'été, je découvris la rue un bref instant puis il me referma doucement et lui et moi rentrâmes à l'intérieur.

"C'est bon! Je prends celui-ci!
- Excellent choix, Monsieur le Procureur!
- Pensez-vous que je serai bien à l'abri avec lui?
- Sans aucun doute, Monsieur le Procureur ! Il est de plus fort raffiné…
- Il est vrai. C'est que, voyez-vous, je suis comme ces gens qui n'ont aucun souvenir, j'ai toujours une peur panique du lendemain, surtout avec mon métier!
- Je comprends, Monsieur le Procureur ! Mais vous n'avez rien à craindre.
- Je le crois, en effet! Un ami très proche m'a dit la semaine dernière qu'il suffisait d'ouvrir les parapluies pour n'avoir aucun problème. Celui-ci est le quinzième. Vous pensez que c'est suffisant?
- Vous n'aurez aucun pépin, Monsieur le Procureur, avec tant de parapluies ouverts mais évitez de les ouvrir à l'intérieur: ça porte malheur, paraît-il!"

Chic et élégant, mon procureur, évidemment, mais prenant tout tellement au pied de la lettre que je suis certain qu'un jour, on va le voir, siégeant dans l'eau de la mer, tenant d'une main le livre d'Erik Maurel et de l'autre: moi! 

Photo retrouvée par Épamine ici :  http://www.antoine1745.com/

In machina veritas ? par Épamine

Dans l'énorme entonnoir, à l'intérieur de l'usine, cette fois encore, on verse d'abord les voyelles puis ensuite, on y fait tomber les consonnes.  
Un homme actionne alors alternativement les deux grandes manettes d'aiguillage qui se trouvent devant lui et la grosse roue entame son lourd et lent mouvement circulaire en même temps que le chronomètre se met en marche. Grâce aux engrenages, aux courroies, aux chaînes, aux moyeux, la rotation de la grande roue entraîne bientôt le mouvement de toutes les autres roues et ce, de plus en plus rapidement; les pistons et les soupapes effectuent leur va-et-vient incessant et bruyant; les témoins et voyants lumineux clignotent un peu partout…
Grâce à la précision de son résonateur à quartz, le chronomètre mesure le temps de l'opération avec une exactitude parfaite. On entend alors une sonnerie et la salle s'obscurcit un bref instant. Dès lors, toutes les roues ralentissent leur mouvement peu à peu, sans heurt, lentement pour s’immobiliser enfin tout à fait.
Dès que les lumières se rallument, plus loin, à l'autre bout de l'atelier, dans un creuset de métal, un autre homme récupère les sept lettres du mot R-E-A-L-I-T-E.
Pas le moindre V! Encore une fois!
Comme vérité et réalité ne sont jamais d'accord, on a inventé cette machine pour les départager. Vérité ne gagne pas souvent.


Bertille par Épamine

 

Si vous croyez, Monsieur, qu'en ce temps-là, j'avais le temps de lire, d'apprendre à faire de belles phrases et de mémoriser, voire de glisser dans la conversation, les citations de Voltaire, du genre "Les bavards sont les plus discrets des hommes ; ils parlent pour ne rien dire."  !
Pff! J'avais bien d'autres chats à fouetter…

A cette époque, le petit manoir qui date de 1876 (c'est écrit dans le mur!) resplendissait au milieu des chaumières et des masures construites sur le domaine et lors des soirées mondaines qu'on y donnait, il brillait de mille feux. On allumait des lanternes dans les allées du parc, aux fenêtres scintillaient des photophores miroitants et on installait des candélabres argentés aux bay-windows. Certains spécialistes différencient bay-windows, bow-windows et oriels... Je ne sais plus la différence mais je sais que ces fenêtres sont hautes et larges...

Pour recevoir un membre de la noblesse ou quelque personnage de la haute bourgeoisie locale, on préparait les réceptions des semaines à l'avance. Tout était choisi avec soin: la vaisselle, les verres, l'argenterie, les fleurs, les textures, les couleurs, les saveurs, les tenues des uns et des autres…
Même nous, à l'office, nous faisions le maximum pour que tout soit parfait…
Il faut dire que dans cette maison, chaque domestique était respecté non seulement pour son travail mais aussi pour lui-même: on faisait presque partie de la famille.  On avait de la chance car ce n'était pas le cas pour tous les gens de maisons…
Moi, j'avais quinze ans et je nettoyais les carreaux.
…
Depuis quelques années, les nouveaux propriétaires organisent, plusieurs fois dans l'année mais surtout en période de Samain, de lugubres soirées destinées à divertir les adolescents nantis du quartier.

Un jour, c'est certain, "mon" manoir sera de nouveau mis en vente! Mais moi, la Bertille, serai-je encore là pour le voir?

Homophonie par Épamine

"Toutes nos passions reflètent les étoiles." T'as tort, Victor!
Peut-être les étoiles de mer, alors ! Parce que pour ce qui est de celles du ciel, Ac'h!!

Je suis navibotelliste. Rrrhôô, pas botuliste, botELListe ! Ma passion, c’est de mettre, non pas Paris, mais de fabuleux trois-mâts, de vieux rafiots, d’élégants voiliers et de chouettes barquettes dans des bouteilles !
Pendant une de mes escapades à Morlaix, en me baladant à marée basse le long de la côte, j’avais repéré une adorable petite barque et tout de suite, j’ai eu un véritable coup de cœur pour la sémillante MX578984… En un clic d'APN, elle était mienne!
Une fois mise en boîte, j’avais décidé, dès mon retour de vacances, de glisser la belle sous le verre d'une jolie carafe à gentiane, n'ayant pas encore trouvé, à ce jour, la moindre belle carafe à chouchen…

Pour la charmante demoiselle bretonne, il n'était pas question d’utiliser la technique des anciens gardiens de phares et des marins au long cours et de l’affubler de perles blanches, noires, brunes, vertes voire rouges, piquées sur les vieilles couronnes mortuaires. N'eo ket !  
Car bien que sans voile, la petite n’en méritait pas moins un traitement de faveur tant je la trouvais jolie.  Alors, pendant des heures, des jours, des semaines, je me suis enfermée avec elle dans mon atelier et là, je l’ai dessinée, ébauchée, bordée, percée, assemblée, bichonnée, dorlotée, collée, plaquée, filée, mise en couleurs, décorée… pour enfin l'enfermer et la bouchonner.
Et avant de trouver le support de présentation qui mettrait le plus en valeur mon fragile esquif, destiné à la toute nouvelle "première dame" de mon village, amie et native de Morlaix, j'ai remisé mon travail dans un coin de mon atelier.
~~~~~~~~
Annaïck Labornez, ma très vieille et dévouée nourrice, s'est toujours occupée de moi depuis la mort de ma mère. Elle n'hésita pas à sacrifier sa vie pour ne pas m'abandonner et j'ai pour elle une immense tendresse filiale. Il n'était donc pas question que l'âge venant, je devienne nounoubotelliste et que je l'enferme dans une maison en verre pour les vieux. Elle est donc chez nous pour le plus grand bonheur des enfants qui l'appellent Mamie Naïck!
"Oh! Cʼhwiltouz , qu'est-ce qu'elle est belle ta petite barque!
- C'est la bouteille à la maire, Mamie Naïck!
- C'est une bonne idée, ça! Vraiment une bonne idée!"
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Ayant enfin mis la main sur le présentoir idéal pour ma bouteille embarquée ou ma barque embouteillée, je monte dans mon atelier mais là, surprise, plus la moindre trace de la petite MX578984!… J'alerte toute la maisonnée et c'est le grand branlebas de combat de la cave au grenier!  Tout le monde part en quête de la "Sainte Baarque"…
Mamie Naïck, surprise par cette soudaine agitation, sort de sa chambre et s'inquiète de la situation…
"La bouteille à la mer? Ben, je l'ai lancée hier après-midi depuis la jetée pendant ma promenade avec Suzette et Marie Quillouch!"   


Alors, Alose ? par Épamine

Cela fait des heures que la cousine de la petite sardine est assise avec ses copines sur un banc de poissons et qu'elle attend!
Elle attend quoi, la pauvrette ? Elle attend le signal, comme toutes les autres!
Le signal! Mais quel signal ?
Le signal du départ, le laisser-filer pour quitter la mer et rejoindre sa rivière natale. Là-bas, loin des filets mortels, elle fera ondoyer frénétiquement sa nageoire caudale, frémira de toutes ses écailles brillantes sous la lune blanche et dansera quelques "bulls" avec de beaux mâles aux branchies argentées…
Mais la patience est un art difficile… N'y tenant plus, la petite quitte le banc public…
"Arrête!" entend-elle.
Mais plus déterminée que jamais, elle se dirige vers l'épave d'un sous-marin torpillé et tandis qu'elle glisse près du vieux téléphone de la cabine du commandant (qui n'a plus mal aux dents depuis longtemps!), elle voit sa copine qui arrive et lui demande :
"Alors, Alose, je suis toute ouïe!
- C'est parti! On va au lit!"


Si près... par Épamine

Afin qu'ils eussent les dimensions adéquates et réglementaires,  Madame C., la grande responsable de l'atelier, reprit de nombreuses fois les mesures avec son mètre ruban qu'elle portait toujours autour du cou. A plusieurs reprises, elle tâta les différents velours, observa d'un œil avisé les innombrables échantillons de passementerie qui s'étalaient devant elle puis s'écria brusquement d'un ton solennel: " Vous prenez ça et ça et ça avec ça!"

Aussitôt, on se retrouva dans une ruche. On entendit le cliquetis des ciseaux, le tacataca des machines, le bruit spécifique du pied-de-biche abaissé sur le tissus, le bruissement des étoffes transformées par des mains expertes et, au bout de quelques heures, ils étaient là!

Comme pour chaque cérémonie, on avait commandé à l'atelier le matériel nécessaire pour que tout soit parfait… et cette année encore, ce serait parfait.

Et cette année encore, comme il n'est pas difficile de nourrir des pensées admirables lorsque les étoiles sont présentes, les petites couturières, les habiles couseuses de coussins, auraient une larme à l'œil et des rêves plein la tête en voyant leurs coussinets passer si près des héros, lors de la remise des trophées aux vainqueurs… 


Question... par Épamine


Tu réunis des feuilles, des billets, des mémoires,
Rigolo tortillon d'acier galvanisé,
On te tord, on t'écartèle, sans être sûr de te revoir
Mais tu es prêt à tout pour solidariser.
Bleuté parmi les simples
Où fièrement tu te glisses,
Neveu lointain de Dame Épingle
Es-tu sûr de toi, petit trombone au cou lisse?

La Bérézina par Épamine

Comme chaque année, dès que les belles demoiselles s'étaient enrobées de lumière dorée, qu'elles s'étaient parées de sucre et gorgées de jus, on était en campagne…

A l'inverse du promeneur qui a juste à tendre la main pour cueillir et croquer le beau fruit des vergers de Lorraine, le ramasseur de mirabelles s'éreintait du matin au soir pour grappiller une à une les jolies petites billes jaunes tombées sur les bâches. 


Dans les "grandes cultures" (c'est ainsi que ma vieille cousine appelait les fermes de taille imposante), où secoueur et système de ramassage furent petit à petit entièrement automatisés, on était bien loin de notre petit chantier de ramassage, de nos interminables campagnes de récolte familiale durant lesquelles on secouait les dizaines de mirabelliers, branche par branche, avec de longs et pesants crochets et où l'on déplaçait, d'arbre en arbre, les lourdes bâches qui fleuraient bon… la punaise écrasée… 


Sous les mirabelliers plantés par les aïeux, on la percevait la rotation du soleil, moi, je vous le dis… Au frais le matin (c'est que ça démarrait dès potron-minet le ramassage!), au fur et à mesure que le soleil montait et tournait, nous, nous nous épluchions comme des oignons, surtout si le verger était à l'adret du coteau… 


Sous les chauds rayons du soleil d'août, on finissait très souvent la journée en tee-shirt et en short, sauf les jours d'orage et de pluie diluvienne où l'on se protégeait avec de grands sacs poubelles… Si légèrement vêtus, les gamins que nous étions redoutaient d'être envoyés faire "la Bérézina"… C'est ainsi que mon grand-père appelait l'autre côté des clôtures, l'au-delà des fils barbelés, le parc du voisin, la zone non protégée dans laquelle, souvent, séjournaient, justement ce jour-là, quelques bovins plus ou moins chahuteurs… Pour nous taquiner, les grands nous y envoyaient et par-delà les fils de fer barbelés, il paraît qu'on ramassait très vite… Nous ne mettions pas non plus beaucoup de temps pour rejoindre le verger protégé mais dans notre précipitation, nos bras, nos cuisses et nos mollets étaient souvent égratignés par les piquants acérés des clôtures. Une fois de retour, on nous annonçait en rigolant que le Mimile avait changé ses taureaux de parc le matin et que nous ne craignions rien…


Aujourd'hui, quand j'entends le mot "mirabelle" ou "Bérézina" où que je vois des fils de fer barbelés, même si je songeais à oublier, je me souviendrais !

Mi & Mi par Epamine



Depuis leur construction, on les appelait "les Mimi" car elles étaient mignonnes et mitoyennes.

Leur ancien propriétaire, un homme avisé et plein de bon sens, que tout le monde surnommait Socrate, estima un jour que le secret du changement n'était pas de concentrer toute son énergie à lutter contre le passé, mais à construire l'avenir. Il en avait assez de réparer, restaurer, repeindre, rafistoler "ses bicoques qui prenaient de l'âge", comme il disait et pour lui, l'avenir était désormais ailleurs. Alors, il vendit ses deux maisons, en solde, pour s'en débarrasser rapidement. Elles furent rachetées très vite par deux frères jumeaux.
Un jour d'hiver, tandis que la neige recouvrait les toits, les jardins et la rue, passèrent des passants:

"Tatie, t'a vu comme elles sont belles, les deux petites maisons blanches!

- Oh, oui! Un peu, mon neveu, qu'elles sont belles!

- C'est des maisons jumelles: elles sont exactement pareilles!

- Pas tout à fait ! Regarde bien les détails!

- T'as raison Tatie, celle de gauche n'a pas de volets. Je la trouve plus jolie."


En entendant cela, la maison de gauche rosit de plaisir et celle de droite devint plus pâle.
Aujourd'hui, on les appelle "les De(ux)-mi"!

Crise d'identité par Épamine

Il avait entendu dire que, dans la lointaine France, un chef de guerre lorrain avertissait ses ennemis en leur lançant un terrible " Ne me touche pas, je pique!" . Et cela, tout simplement parce que le sol de cette belle région était parsemé de chardons aux ânes dont les piquants acérés infligeaient d'âpres douleurs aux imprudents. Impressionnés par ce "Qui s'y frotte, s'y pique!", la plupart ne s'y frottaient point…
Dans une autre contrée de la vieille Europe, en Écosse, on respectait aussi le chardon pour ses piquants qui avaient sauvé le peuple, jadis.

Alors, pendant quelque temps, il se targua d'être une plante symbolique…

Plus tard, vint à passer un porc-épic. Longtemps, il avait cru que l'animal pouvait lancer ses immenses piquants contre ses adversaires mais à ce qu'il avait appris dernièrement, il n'en était rien. Au contraire, les piquants facilement détachables du porc-épic étaient ramassés par les peuples premiers qui s'en servaient pour faire de la broderie, du quillwork…

Alors, pendant quelque temps, il se targua d'être un petit porc-épic…

Et un jour, il fit la connaissance de Biddy le hérisson à ventre blanc! Ses maîtres qui l'avaient emmené en balade jusque là, faisaient une petite pause tout près et la jolie petite boule de piquants doux avait trottiné sur le chemin avant de repartir à l'aventure.

Alors, pendant quelque temps, il se targua d'être un petit hérisson à ventre blanc…

Plus tard, il se targua d'être une châtaigne que l'on pouvait griller et vendre dans des cornets en papier les soirs d'hiver en criant "Chauds, les marrons! Chauds!"

Et comme personne ne le croyait, alors il se targua d'être un marron d'Inde et de figurer dans les plus belles pages de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert...

"Ras-le-bol!" lui lança un jour la propriétaire du jardin. "Tu es juste un datura. Enfin, le fruit tout sec d'un datura. On t'a planté là, à côté des patates et des aubergines parce que tes feuilles attirent les larves de doryphores et qu'elles crèvent dès qu'elles te goûtent. Bon, elle est finie ta petite crise d'identité? Tu sais, tu aurais peut-être séché moins vite si tu avais un peu réfléchi. C'est pas moi qui le dis, c'est Publius Syrus: "Le temps de la réflexion est une économie de temps"...