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Tête de veau par Nhand


 Parlez-moi de la campagne,
Qu'elle s'étende en Balagne,
Dans la Vôge ou le Poitou,
Ne vous gênez pas, surtout,
Vantez-en l'air favorable,
Moins souillé, plus respirable,
Qu'il soit blaisois, nivernais,
Berrichon ou béarnais...

Parlez-moi de la montagne,
Du Mont-Dore, de La Plagne,
Du silence des hauteurs
Aux échos évocateurs,
Louez la fière Chartreuse,
Le Bougès, ou la poudreuse
Du Carlit, du Canigou,
Avec ardeur et bagou...

Parlez-moi de la Camargue,
Du roi Phébus qui se targue
D'être un zélé chaperon
Pour les gens du Luberon,
Chantez la brise landaise
Ou la douceur bazadaise,
Oui, c'est joli tout cela,
C'est bien joli, mais voilà...

Si l'air pur est souhaitable,
Le beau temps plus profitable,
Je me sens mieux à Paris,
Malgré ses gaz, son ciel gris ;
Le "tout juste convenable"
Me semble inimaginable,
J'en aurais l'humeur en vrac,
Le moral qui ferait "crac"...

Ah... S'il me fallait écrire
Ce qui me plaît, qui m'attire,
Dans ma ville, assurément,
J'en pondrais plus qu'un roman.
Je viendrai chez vous, quand même,
Pour quelques jours, sans problème !
Me traitez-vous de dingo ?
Sachez qu'on dit "parigot"...



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Turlututu ! par Nhand


Prude Prudence,
Sage Prudence...
Mademoiselle « La vertu »
Passe pour sainte
À Grande-Synthe,
Mais son visage revêtu
De ce sourire
Qu'on sait décrire,
Masque un... Quoi donc ? Turlututu !

Hilaire, hilare,
Tout haut déclare
En se roulant sur le parquet :
« Peut-être la queue de Mickey ! »

Sami s'amuse,
Sa cornemuse
Poursuit sur un air persifleur :
« Vraiment, quelle innocente fleur ! »

Tristan s'attriste,
Bien que fleuriste
Expert en pistils, reconnaît :
« J'offre ma langue à Gros Minet ! »

Martin martèle :
« Sa clientèle,
Ne lui achète, en vérité,
Pas que des gâteaux et du thé ! »

Rico ricane,
Prend sa bécane,
Lâchant : « sous son chignon pointu,
Elle a l'esprit... Turlututu ! »

Prude Prudence,
Sage Prudence...
Mademoiselle « La vertu »,
Hors la lumière,
Fait l'infirmière
Qui joue à docteur-que-veux-tu
Chez des notables
Très respectables,
Amateurs de... Turlututu !


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Sacré papa ! par Nhand

  
Les vieux singes savent tout
De la terre et de la lune,
Mieux que le grand manitou,
Mais la vie, on n'en a qu'une,
Et la mienne m'appartient !

Les cheveux blancs de papa
Ont toujours la science infuse ;
Il a tout connu, papa,
Moi, je ne suis qu'une buse...
Voici ce qu'il me soutient :

« Apprends donc un vrai métier,
Mon fils, pose ta guitare,
Secoue-toi le cocotier,
Et soigne-moi cette tare,
Chanteur, ça ne rime à rien !

Si tu ne veux pas finir
Comme un piteux charbonnage
Déclassé, sans avenir,
Mouille-toi, va, plonge et nage,
Bouge-toi, petit vaurien !

Le travail, c'est la santé,
Ça rend fort et ça parfume,
Tu pueras comme un raté
Si la musique te fume...
Je ne cherche que ton bien ! »

Ah, c'est qu'il se croit malin,
Sa sagesse est sans pareille,
Mais son discours sibyllin
Me donne mal à l'oreille,
Maman le sait, ô combien !



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De l'amour par Nhand


De l'amour, et rien que cela...
Je ne demande pas grand-chose.
La pie avide de bla-bla,
Chacun son truc... J'en ai ma dose !

Je veux aimer,
Que quelqu'un m'aime.

La poule qui fait cot cot cot,
Qui rêve que je la déplume
En agitant sa fière dot,
Me laisse de marbre... Et j'assume !

Je veux aimer,
Que quelqu'un m'aime.

Le plaisir se prend quand il vient,
Tant pis si c'est de la folie ;
Je suis un peu fou, c'est très bien !
Faut-il qu'au néant je me plie ?

Je veux aimer,
Que quelqu'un m'aime.

Le bonheur, on verra plus tard ;
La sagesse, est-elle terrestre ?
Mieux vaut un cœur dans le coaltar
Que ne plus jouer dans l'orchestre !

Je veux aimer,
Que quelqu'un m'aime.

De l'amour, et rien que cela...
Que te demanderais-je d'autre ?
Sinon, abandonne-moi là !
Sans blé, j'aurai toujours l'épeautre.

Veux-tu m'aimer
Comme je t'aime ?


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Noire est la nuit par Nhand


Noire est la nuit,
Loin le jour – tout s'éteint.
Autour du lit,
Cette ombre qui m'atteint...

Noire est la nuit,
Cruel mon cauchemar ;
Au creux du lit,
Me voici coquemar,
Chaud, bouillonnant,
Bleu, frissonnant...

Revient l'obscurité me révéler ses dents
Par un rire acrimonieux,
Comme font les calomnieux.
Long, le chemin vers l'aube et ses feux ascendants.

N'efface la veilleuse aucune de mes peurs ;
Rodent des bruits sous les volets,
Se gavent les loups d'agnelets...
Morphée, insuffle-moi mille songes trompeurs,
Emmène-moi voir où s'en vont
Monter les bulles de savon !



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JE VOLE par Nhand

Je vole, je plane à dix mille,
Mon bonheur est beau vu d'en haut.
Je prends le temps, mile après mile,
D'être plus libre que l'oiseau.

Je suis un avion de fortune
Qui n'a pas besoin de badin.
Je vole, je vais vers la lune,
Quitte à passer pour un dandin.

Je vole au-dessus des tempêtes
Qui ne m'auront pas épargné.
Je suis la route des comètes,
Pour oublier que j'ai saigné.

Je fais l'école buissonnière
Pendant que vous vous tourmentez.
Je vole à des années-lumière
De ces heures que vous comptez.

Je vole, malgré la besogne,
La sueur, les trombes de sel.
Je veux que mon cœur, sans vergogne,
Carbure au sucre, à l'hydromel...

Je refuserai qu'il convole
Avec des remords, des regrets ;
Je vole, croyez-moi, je vole !
Comment ? J'ai mes petits secrets...



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Les poires de Mamie par Nhand

Des poires, des poires, des poires... Et encore des poires, comme s'il en pleuvait.

Moi, je rêvais de tartines au Nutella, de fraises tagada ou de carambars – que j'eusse ensuite engloutis avec gourmandise, naturellement. Mais non. Mamie ne voulait rien entendre, sous prétexte que les fruits étaient bons pour la santé.

Les fruits ? Pourquoi n'avait-elle donc planté que des poiriers dans son jardin ? Et les pommes ? Et les prunes ? Et les pèches ? Et les abricots ? Et les cerises ? Je ne vous parle même pas des oranges, des bananes ou des ananas – lesquels n'auraient de toute façon jamais poussé sous ses fenêtres –, elle vouait une sainte horreur à tout ce qui était exotique. Quoique grâce à elle, j'apprécie encore tous ceux-là. Car les poires, c'est terminé. Je ne peux plus les voir en peinture, j'en ai fait une overdose, tout mon corps et mon esprit y sont devenus intolérants.

Jus de poire maison, tartes aux poires maison, gâteaux à la poire maison, flans à la poire maison, sorbet à la poire maison, chaussons aux poires maison, compotes de poire maison, salades de poires maison... Etais-je à ce point bonne poire pour en accepter autant ? Et quand ce n'était pas la saison, elle courait chez le primeur qui en vendait toute l'année, grâce aux importations.

Un après-midi qu'il faisait moche et que nous nous ennuyions à mourir, papy eut une idée. Il me déguisa en petite fermière du moyen-âge, me colla une corbeille remplie de poires tout juste récoltées dans les bras, me posa devant son objectif et me demanda surtout de ne pas sourire, de bouder. Le cliché ainsi pris, agrandi en poster à punaiser sur le mur de la cuisine, devait avoir pour but d'ulcérer mamie – elle détestait qu'on ne sourît pas sur les photos –, de lui faire prendre conscience que c'en était trop. Raté ! Elle adora le résultat. Parce que ses poires chéries avaient été immortalisées pour l'éternité. Elle en était dingue, ne voyait qu'elles, ne respirait que pour elles, ne jurait que par elles. Tant et tant que des poires, il y avait partout. Je vous l'ai dit, comme s'il en pleuvait ! En plastique pour la décoration, en motifs sur les assiettes, les tasses, les verres, les rideaux, les torchons, les tabliers, la toile cirée et même le couvre-lit, sans compter son porte-clés en forme de poire, les magnets aimantés sur la porte du frigo, la barrette qu'elle accrochait sur la tête de la chienne – laquelle avait été baptisée Belle Hélène –, les livres de recettes spécialisés... Si elle avait pu, elle aurait aussi habité une maison en forme de poire.

Et puis, un beau jour, son fétichisme s'éteignit brusquement. Tout ce qui rappelait de près ou de loin sa passion pour ce fruit fut balayé, exterminé, enrayé de son environnement sur le champ. Pendant un week-end entier, observant un silence absolu, elle s'affaira sans relâche à l'éradication complète et totale de la poire. Elle refourgua à la benne à ordures sa vaisselle, ses nappes, ses tabliers, ses livres de recettes, son couvre-lit, ses pots de compote... Elle offrit aux flammes de la cheminée le poster longtemps resté punaisé sur le mur de la cuisine. Elle emprunta la tronçonneuse du voisin pour abattre tous ses poiriers. Et la pauvre Belle Hélène fut abandonnée dans un refuge. La cause de ce revirement incroyable ? Un certain Bill Gekas venait de plagier la photo de papy. Le drame ! Mamie trouva inadmissible qu'on pût lui ravir ainsi son engouement et, par la même occasion, insulter la mémoire de son défunt époux – papy n'était plus.

« Ton grand-père, avoua-t-elle, je l'ai épousé parce qu'il avait tout d'une poire. Son visage joufflu, son caractère docile, sa douceur à toute épreuve... A chacun ce qui lui vient ! Moi, le bon dieu m'a fait aimer les poires, c'est comme ça !
- Mais tu l'as aimé, au moins ! rétorquai-je.
- Evidemment ! Sinon j'aurais épousé un homme rond comme une citrouille, ou élancé comme une banane, ou creux comme un poivron, ou rouge comme une tomate, ou gras comme un avocat, ou boutonneux comme une fraise. Et maintenant que ce photographe de mes deux a volé son idée, je ne veux plus qu'on me parle de poires, c'est compris ? »


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N'en déplaise à Renan ! par Nhand

Je peux sortir, les arracheurs
S'en sont retournés à la ville,
Les aoûtiens et les pêcheurs
Ont enfin déserté mon île ;

Je prends le temps de vivre un peu,
La voie est libre.

J'aime ces rayons aguicheurs
Qu'aucun nuage ne mutile,
Les pédaleurs et les marcheurs
S'en sont retournés à la ville ;

Je prends le temps de vivre un peu,
En plante libre.

Pierres et gravillons s'écartent doucement...
Entre leurs flancs rugueux, ma grâce se faufile,
Me voici toute acquise à leur enlacement ;
C'est là, dorénavant, que j'élis domicile.

Bientôt, les premières fraîcheurs
Rendront le ciel plus atrabile,
Mais tant que les vents écorcheurs
N'ont pas encore atteint mon île,

Je prends le temps de vivre un peu,
Sans pluie et... libre.

Qu'ils restent loin, les défricheurs,
Leur désherbant – qui m'est hostile
Et les ruminants empêcheurs
D'épanouissement tranquille !

Je prends le temps de vivre un peu,
De croître libre.

Tous mes amis ailés savourent tendrement
Mon suc au goût de miel, mon pollen juvénile ;
Buffet à volonté jusqu'à l'effondrement
De la saison du vert, que chacun d'eux jubile !

Je ris en les voyant me butiner gaiement,
Nous rions tous ensemble et régnons sur notre île
En attendant qu'octobre ébranle impunément
Notre petit pouvoir qui, pour l'heure, rutile.


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Vivre et grandir par Nhand

Trop se souvenir,
C'est se démunir
De l'ultime chance
De quitter l'enfance.

Il faut oublier,
Sans tout oublier,
Bien souvent détruire
Pour mieux reconstruire.

Qui veut inventer,
Qui veut arpenter
Des nouvelles routes,
Assume ses doutes.

L'amour grisera,
Le cœur s'usera
Aux flammes cinabre
De son candélabre.

Mais vivre et grandir,
Souffrir, s'enhardir,
C'est une aventure,
Non une torture.

Je ne craindrai pas
D'aller au trépas,
Si je peux apprendre
A ne plus dépendre
De mon seul passé,
Longtemps ressassé.


Nhand

Les confessions de Marie par Nhand

Mon chef, coléreux trois étoiles,
Me rissole aux petits oignons ;
Je connais les fonds de ses poêles,
Où dorent souvent mes chignons
Finis en crêpes modelées
Par ses foudres incontrôlées.

Mon chef, roi des bonimenteurs,
Sait me mener à la baguette
Comme tous les maîtres-chanteurs ;
Quand il me défait sa braguette,
Je deviens sa nouille et voici
Que son nem de morgue est farci.

Mon chef, as de la flatterie,
Me sert sa soupe aux compliments
Les jours où sa chinoiserie
Reste dans ses compartiments...
Hélas ! Le sel de ses paroles
N'est que poudre de fariboles !

Mon chef, avec délectation,
Me sauce, et moi je dois me taire...
Oui, je suis, par définition,
Sa très docile secrétaire.
  
 
Nhand

Fou par Nhand

Le vieux phare est devenu fou
Sous les assauts de la tempête ;
V’là qu’il se prend pour un gorfou
Qui sait jouer de la trompette !

Il a perdu le nord, se croit
Planté sur la Terre Adélie ;
V’là qu’il se plaint d’avoir trop froid,
C’est que sa langue se délie.

Comment peut-il parler, comment ?
Sont-ce les rameurs qui déraillent ?
V’là que ma voix hurle « maman »,
Que cent mille éclairs me mitraillent.

Quel est cet énorme éléphant
Qui fait de l’ombre à l’Atlantique ?
V’là que les vents, me décoiffant,
Répondent : « le ciel chaotique »

Le vieux phare va de guingois,
Penche comme la Tour de Pise ;
V’là que sa flamme est aux abois,
La côte est en état de crise !

Il a perdu le nord et croit
Que sa Bretagne l’abandonne ;
V’là qu’il beugle son désarroi
Au vil océan qui bourdonne.

Comment peut-il parler ? Mon dieu,
Je ne sais plus ce qu’il m’arrive…
V’là que je me trouve au milieu
D’un bout de terre à la dérive !

Il gronde, l’énorme éléphant
Que les éclairs changent en zèbre...
V’là que le rire d’un enfant
Tait soudain la marche funèbre !

Un cauchemar m’aurait dupé,
J’en sors transi jusqu’à la moelle.
V’là que, sous moi, le canapé
N’a rien d’une galère à voile.

Le vieux phare est droit comme un i,
Je l’aperçois par la fenêtre.
V’là que l’horizon, tout joli,
Annonce qu’août s’apprête à naître.

Nhand
PS : J''ignore où se trouve le phare de la photo, du coup, j'ai fait comme s'il était en Bretagne, et si tel n'était pas le cas, alors tant pis...

L'inoubliable été par Nhand

Je déteste cette période de l'année. De l'eau a coulé sous les ponts depuis la destruction de ma tranquillité, pourtant, c'est comme si c'était hier. Qui peut se remettre d'un tel traumatisme ? Quand je pense que j'étais à peine plus âgé que mon arrière-petit-fils en juillet quarante-deux... J'avais la vie devant moi, l'amour à portée de cœur et l'espoir naïf que la fin de la guerre approchait. J'étais tellement convaincu qu'Hitler ne passerait pas l'année, que les alliés lui feraient la peau, que ce n'était, tout au plus, qu'une question de mois, voire de semaines. Foutaise ! Il aura fallu encore attendre deux longues années avant la Libération de Paris et neuf mois supplémentaires avant l'éradication du cancer nazi. Et pour moi, la vie s'est arrêtée avec cette satanée rafle.
Je n'oublierai jamais les derniers moments que j'ai passés auprès de Ruth. Elle était si insouciante, malgré la menace. Si confiante. Si souriante. Si innocente. Elle ne cessait de répéter qu'elle et les siens étaient en sécurité chez les Bordier. Je me demande encore qui a pu les livrer aux chiens.
J'étais venu la retrouver, comme convenu, à l'appartement qui leur servait de cache, rue de Charenton. Elle portait une robe blanche à fleurs rouges, elle avait mis des nœuds dans ses cheveux, elle voulait danser, alors Henri s'est mis au piano et nous avons dansé tout l'après-midi. Aucune célébration officielle n'était programmée nulle part pour le quatorze juillet, nous étions contraints de nous enfermer – c'était plus prudent, mais le bonheur d'être ensemble n'avait pas de prix. Grâce au marché noir, Constant et Louise Bordier avaient réussi à dénicher une poule, du beurre, quelques abricots, et même un peu de miel. Compte tenu du contexte, c'était un vrai festin.
Tout est allé vite, après. Le surlendemain, Ruth, son petit frère Simon, leurs parents et leur grand-mère entamaient déjà leur descente en enfer au Vélodrome d'Hiver. Là, j'ai réalisé que mon sourire n'aurait plus jamais l'éclat des beaux jours. C'est comme si, d'un coup, j'avais vieilli de cinquante ans. A l'époque, les informations reposaient beaucoup sur des rumeurs, des incertitudes, quand elles n'étaient tout bonnement pas accessibles... L'impuissance me mordait par toutes les extrémités. La douleur me rongeait plus promptement qu'une souris ne grignote un morceau de gruyère. Je n'ai plus revu Ruth. J'ai su, bien plus tard, qu'elle avait été déportée vers Auschwitz, qu'elle y a trouvé son tombeau. A la gare d'Orsay, en quarante-cinq, j'espérais encore la voir parmi les revenants, ces rescapés, ces morts vivants qu'avait malmenés, torturés, écrasés la machine hitlérienne. Hélas, ni elle, ni Simon, ni Henri, ni Madeleine, ni Rachel ne descendront d'aucun train. Il a fallu se rendre à l'évidence, continuer à se lever le matin, et vivre avec le souvenir d'un bonheur injustement confisqué, brutalement fauché.
Je me suis marié au début des années cinquante, par défaut, par respect des conventions. J'ai confortablement gagné mon pain, j'ai eu trois enfants – avant que le divorce ne se soit avéré inévitable, puis cinq petits-enfants et deux arrières-petits-fils. Après avoir survécu à la guerre, j'ai vécu. Toutefois, la plaie béante n'a jamais été refermée. Je l'ai seulement mise à l'abri des regards, des indiscrets, je l'ai gardée pour moi. Je la sais toujours ouverte.
Henri Louis Mencken a dit un jour : « une guerre laisse le pays avec trois armées : une armée d'infirmes, une armée de pleureuses, et une armée de voleurs ». Je me sens intégré à chacun de ces régiments d'infortune ; mon esprit est handicapé par le manque, mon âme verse des larmes intarissables et mon cœur continue de voler des années de vie à Ruth. C'est peut-être ce qui explique que j'ai pu récemment fêter mes quatre-vingt-treize printemps alors qu'elle en aura perpétuellement dix-neuf.

EN RETARD, MAIS PAS TROP TARD par Nhand

Le taxi s'arrêta devant l'aérogare. Harold régla la course, ouvrit la portière et déplia son mètre quatre-vingt-treize avec empressement, avant d'enfiler sa veste.
Le chauffeur – un étonnant sosie de Merkel version masculine – le précéda jusqu'à l'arrière de la rutilante 407 gris métallisé, du coffre de laquelle il lui sortit sa valisette à roulettes.
Les deux hommes se saluèrent courtoisement puis chacun prit sa propre direction ; l'un roula vers le hall des arrivées à la recherche d'un client à conduire au centre-ville, l'autre s'engouffra dans le terminal.

Harold avait préparé ce voyage de longue date. Rencontrer enfin Lucie en chair et en os, au bout de sept mois de relation virtuelle, voilà de quoi lui procurer un compréhensible mélange d'excitation, de trac et d'appréhension ; discuter via Skype fut une chose – assez facile, au demeurant –, quitter l'espace des écrans interposés et supprimer la distance qu'ils garantissaient pour affronter la vérité du réel en était une autre ; la boule d'angoisse qui commençait à piétiner son estomac grossissait en battant la mesure d'un pouls de plus en plus marqué, même si, bien sûr, il se réjouissait à l'idée de concrétiser son vœu le plus cher du moment.

En cette première semaine de juillet, l'Aéroport de Lyon-Saint-Exupéry grouillait des traditionnels troupeaux d'estivants prêts à s'entasser dans des bétaillères volantes en partance vers différents clubs de vacances disséminés sur le pourtour méditerranéen et quelques îles lointaines.
Le soleil ? Harold s'en contrefichait. Les bulletins météo prévoyaient certes grisaille et relative fraîcheur pour l'ensemble de la Belgique, quoique rien n'eût entamé son bonheur d'approcher bientôt physiquement sa cyberprincesse.

Par réflexe, il zyeuta la superbe Rolex arrimée à son poignet droit, que famille, amis et collègues, s'étant grassement cotisés, lui avait offerte pour ses quarante ans ; pas de panique, dix heures moins cinq passées d'un chouia, il était dans les temps.

Soudain, la stupéfaction ! Sur le tableau des départs, clignotant en rouge, la mention lumineuse « annulé / cancelled » à côté de son vol. Avait-il bien lu ? Ne s'était-il pas trompé de ligne ? Non. Il ne s'était pas trompé de ligne. Il avait bien lu. Que faire ? Se rendre au comptoir d'Air France, pardi, afin d'obtenir des explications et s'arranger pour embarquer sur un autre avion. Mais il faudrait d'abord s'armer de patience ; devant ledit comptoir, évidemment, s'allongeait déjà toute une cohorte de passagers mécontents qui cherchaient comme lui à se renseigner, à ce qu'on leur solutionnât le désagrément.
A sa grande surprise, aucune annonce ne filtra des hauts-parleurs. Alors, il questionna un couple de retraités rangé dans la queue :

- Vous êtes sur le vol de onze heures vingt pour Bruxelles, vous aussi ?
- Oui, oui...
- Vous savez pourquoi il est annulé ?
- Une panne, à ce qu'on nous a raconté. Ils doivent nous envoyer un deuxième avion depuis Orly, mais on n'en sait pas plus.

Quelle poisse, pensa Harold, qui vouait une sainte horreur aux imprévus, quels qu'ils fussent. On avait craint des perturbations dues à une grève des bagagistes – finalement résorbée in extremis –, voici que la guigne se déportait ailleurs.
Aussitôt, il se saisit de son téléphone pour informer Lucie de son retard. Cette dernière soupira, fataliste :

- Combien de temps tu crois que ça va prendre ?
- Honnêtement, je peux pas te dire.
- J'ai plus qu'à décommander le resto...
- Je suis désolé.
- C'est pas de ta faute. J'avais réservé une table chez Cook & Book pour quatorze heures... Tu t'en souviens, on en avait parlé... A mon avis, c'est râpé pour aujourd'hui.
- On pourra y aller demain, si tu veux.
- On a quatre jours pour y remédier, de toute façon...

Harold lui promit de la tenir au courant de la suite des événements, lui murmura quelques mots doux encore, puis, raccrocha, tandis qu'une hôtesse, strictement moulée dans son tailleur bleu marine, secondant sa collègue assise derrière le comptoir, vint par anticipation à la rencontre des voyageurs de la file d'attente pour confirmer – avec le sourire commercial de rigueur – l'avarie technique survenue sur l'Embraer 145 qui devait les acheminer jusqu'à Zaventem*, mais surtout que l'appareil de remplacement ne décollerait pas avant le milieu de l'après-midi.
Harold, qui n'envisageait pas une seule seconde de frustrer davantage son impatience, se jura de se débrouiller autrement.

En scrutant à nouveau les panneaux d'affichage, il releva que le départ d'un vol opéré par Hop !** à destination de la capitale belge était programmé pour onze heures cinquante. La perspective d'une entorse à ses principes – en faisant une infidélité à la compagnie nationale – ne l'enchanta guère, mais cela lui parut toujours mieux que de poireauter indéfiniment et risquer de finir comme l'un de ces impatients qui, ainsi que l'affirma Jean Dutourd dans son essai Le fond et la forme – qu'il se souvint avoir compulsé pendant ses années d'université –, arrivent toujours trop tard.
D'un pas déterminé, il rallia le comptoir de la jeune compagnie au logo écarlate. Par chance, il restait quelques minutes avant la clôture de l'enregistrement et deux places disponibles. Il s'en acheta une et courut vers les zones respectives du check-in et des contrôles de sécurité, après s'être grillé en quatrième vitesse une ultime Marlboro light à l'extérieur.

Une fois dans la salle d'embarquement, il eut juste le temps de rappeler Lucie pour lui communiquer son nouvel horaire d'arrivée avant que la porte ouvrant la voie à la passerelle d'accès vers son avion de fortune ne fût ouverte.

Nhand

*ancien nom de l'Aéroport de Bruxelles-National encore fréquemment utilisé pour le désigner.
**compagnie aérienne à bas coût, filiale d'Air France, fondée en mars 2013.

Accident ou assassinat ? par Nhand

Dans le bureau de la juge d'instruction, Paul réitéra ses aveux. Il avait bien tué sa belle-sœur, mais par accident. Il insista sur ce point, rejetant la thèse de l'assassinat soutenue par les policiers.
- Un accident, dites-vous ?
- Oui...
- Racontez-moi, je vous écoute.
Paul expliqua qu'il voulait seulement emprunter l'imprimante de la victime. Cette dernière refusa, au motif qu'il ne rendait jamais rien en bon état. Le ton monta. Une altercation s'en suivit. Dans le feu de l'action, il admit avoir porté la main sur elle, mais c'était pour la calmer, car elle était devenue hystérique, s'en défendit-il.
- A un moment donné, elle a perdu l'équilibre. Sa tête a cogné contre le rebord de la table.
- L'ennui, voyez-vous, c'est que le légiste contredit vos déclarations, monsieur Faucher...
L'autopsie révéla en effet des traces de tentatives de strangulations sur le cou de Floriane, dont la mâchoire brisée, l'avant-bras droit fracturé, les côtes cassées, le foie éclaté ainsi que les multiples contusions et hématomes dénombrés sur l'ensemble du corps, ne pouvaient être le résultat d'une simple chute sur le carrelage. D'autant qu'aucune blessure à la tête, pouvant être attribuée à un choc violent contre un quelconque meuble, ne fut mentionné dans le rapport. Il apparut clairement qu'il l'avait battue à mort.
- Aviez-vous l'habitude de lui emprunter des affaires ?
- Oui... Enfin, si on veut.
- Et chaque fois, ces choses étaient détériorées après être passées entre vos mains...
- C'est faux.
- Ce n'est pas ce que prétendent plusieurs témoins, monsieur Faucher, des témoins auprès desquels la victime s'était plainte de vos négligences répétées...
- Ils mentent !
- Un autoradio qui ne lisait plus les CD... Un fer à repasser qui ne produisait plus de chaleur... Un appareil photos numérique dont l'écran était lézardé... Une aile de voiture emboutie... Un ordinateur portable infecté par un virus malveillant... Voulez-vous que je cite toute la liste ?
- C'est vrai, je suis un peu maladroit...
- Ou plutôt que vous ne prenez pas soin de ce qui ne vous appartient pas !
Paul baissa le regard. Son silence sembla parler pour lui. La magistrate, convaincue qu'il cherchait à maquiller la vérité à son avantage, le confronta à d'autres de ses incohérences.
- Vous jurez par tous les dieux que vous n'avez pas prémédité ce meurtre. Je ne demande qu'à vous croire, monsieur Faucher. Pourtant, vous n'auriez pas supporté les menaces que votre belle-sœur vous aurait proférées.
- Non, pas du tout !
- Là aussi, des témoins l'attestent : votre propre frère, votre nièce et le petit ami de celle-ci.
Paul réfuta en bloc les allégations de son interlocutrice, quand il ne joua pas la carte de l'amnésie. Faire mine de ne plus se souvenir fut un bon moyen – crut-il – de ne pas avoir à se justifier.
- Et les tableaux, monsieur Faucher ?
- Je ne vois pas de quoi vous parlez !
- Vous avez subtilisé une imitation de l’œuvre de Manet intitulée Dans la serre à votre oncle Gilbert Leroy, que vous avez revendue pour cinq mille euros à un certain Philippe Belin, un ami à vous. Votre belle-sœur, l'ayant découvert, a menacé de vous dénoncer. On est en droit, par conséquent, de se demander si vous n'avez pas voulu la faire taire...
- C'est n'importe quoi !
- Vous n'en étiez pas à votre coup d'essai, d'ailleurs, puisque ce même oncle avait perdu deux autres toiles auparavant, qui ont été retrouvées chez vous lors de la perquisition. Comme on dit, monsieur Faucher, jamais deux sans trois...
La juge Mortensen eut beau s'appuyer sur des preuves tangibles, concrètes... En vain. Le présumé innocent qu'elle avait face à elle, bien qu'acculé, continua à nier l'évidence, trouvant réponse à tout, mentant avec un aplomb déroutant.
- Mon oncle a quatre-vingt-six ans, il perd la tête. Il a oublié qu'il me les avait offerts, ces tableaux.
- Au fait, pourquoi teniez-vous tant à ce que Floriane Chapuis vous prête son imprimante, alors que vous en possédiez déjà une chez vous ?
- La sienne imprimait mieux les photos.
- Vraiment ! Des photos érotiques, par exemple, téléchargées sur Internet, que vous imprimez régulièrement sur des feuilles A4 et scotchez au plafond de votre chambre à coucher ?
- Quel mal y a-t-il à ça ?
- C'était seulement pour préciser.
- Ça ne regarde que moi !
- Soit ! Alors, en quoi l'imprimante de Floriane Chapuis imprimait-elle mieux les photos ?
- La mienne est une laser. Tous les connaisseurs et les spécialistes vous le diront, les imprimantes à jet d'encre sont plus performantes pour l'impression des images...
Paul fut renvoyé devant la Cour d'assises du Loiret. A l'instar de la juge Mortensen, l'avocat général et les jurés ne crurent pas en sa version des faits. La préméditation fut retenue. Il écopa d'une condamnation à vingt-deux années de prison ferme, assortie d'une période de sûreté de dix-huit ans. Il fit appel du verdict. En seconde instance, la peine fut confirmée.

Kiwette par Nhand

C'est fou ce que Lou est restée la même, à ceci près qu'elle n'a certes plus huit ans, comme sur ce cliché où on la voit poser pour l'objectif de tonton Toto. Hormis ses soixante centimètres supplémentaires et l'expression plus mature de son regard, rien n'a vraiment bougé. A quarante-deux ans, si sa blondeur est aujourd'hui aidée par un peu de coloration artificielle, elle a toujours, comme à l'époque, les cheveux terminés par deux nattes latérales – retombant chacune sur l'épaule – et cette éternelle moue d'ange avare de sourires greffée sur la figure.
En mille-neuf-cents-quatre-vingt, la couleur avait depuis longtemps révolutionné l'argentique, mais tonton Toto disait  : le noir et blanc confère à la réalité l'élégance qui lui manque. De toute façon, la logique requérait d'aller dans le sens de son argument, puisqu'il souhaitait précisément réaliser un pastiche de l’œuvre de Frederick Sommer intitulée Livia ; sans doute la troublante ressemblance de Lou à cette petite américaine de la fin des années quarante lui avait inspiré une telle idée.
Léo se souvient parfaitement de cet après-midi-là, de son atmosphère imprégnée d'odeurs de foin fraîchement coupé, de tarte à la rhubarbe et de goudron chauffé par le soleil.
Tonton Toto, qui avait méticuleusement préparé son affaire, éprouvait quelques difficultés à capter l'attention de son modèle ; Lou, en effet, se laissait plutôt distraire par ce drôle d'oiseau poilu au long bec et sans ailes apparentes qui somnolait dans une cage, à l'ombre du tilleul.
Norbert, l'ami de tonton Toto, avait réussi – par le biais d'on ne sait quel trafic douteux – à importer cet intrigant bipède de la lointaine Nouvelle-Zélande.
- Elle est bizarre, cette poule que tu vas offrir à Maminou pour son anniversaire...
- Ce n'est pas une poule, c'est un kiwi.
- Mais non tonton, un kiwi, c'est un fruit !
- Veux-tu arrêter de gesticuler, s'il te plaît ?
- Moi, je ne mangerais pas cette poule !
- Qui te parle de la manger ?
- Ben... Maminou, elle nous fait manger ses poules. Même qu'elle les tue avec un grand couteau.
- Ça n'arrivera pas cette fois-ci. Parce que les kiwis ne se mangent pas.
Sceptique, Lou continuait, par intermittence, à promener son regard – aussi écœuré qu'ému – sur la pauvre bête captive, et tonton Toto fut contraint de s'y reprendre à plusieurs reprises pour obtenir d'elle la pose « liviesque » adéquate.
A quelques mètres, Léo faisait grincer la balançoire, s'échinant à s'envoyer toujours plus haut en l'air. Ne ratant pour autant aucune miette de la conversation entre sa sœur et son oncle, il finit, entre deux mouvements de bascule, par demander :
- Dis tonton, est-ce que son sang est vert ?
- Ça se pourrait... Sa chair est probablement sucrée, d'ailleurs.
Après quelques secondes de réflexion, il reprit, dans un tonitruant éclat de rire narquois adressé à Lou :
- D'abord, les poules de Maminou, on les mange avec des pommes de terre. Et les pommes de terre, ça ne se mange pas sucré... Hein, tonton, que j'ai raison ?!
- Absolument !
- C'est pour ça qu'on ne doit pas manger ce kiwi-là...
- Tu as tout compris, champion !
Trente-quatre années plus tard, alors que tonton Toto doit planer quelque part au pays d'où l'on ne revient jamais, chouchouté par un harem de Vénus célestes, Léo se remémore ce souvenir de vacances avec le sourire.
Si, comme le prétendait Marcel Aymé, les idées fausses ne sont pas toutes mauvaises, la blague de son regretté tonton aura bien eu le mérite d'épargner la mort à Kiwette – ainsi fut baptisée la curieuse poule néo-zélandaise. Car la gourmande Maminou manifesta bientôt l'envie d'y goûter. Mais, face aux protestations virulentes et incessantes des deux trublions, au motif que l'intéressée – à cause de son sang vert et de sa chair sucrée – n'était pas comestible et se marierait de toute évidence très mal aux Belles de Fontenay rissolées, la vieille dame, amusée, consentit à lui accorder un sursis.
Lou et Léo passèrent l'été à prendre soin de Kiwette, pour laquelle un enclos en partie abrité fut spécialement érigé par Norbert et tonton Toto. Ils s'y attachèrent tellement que leur grand-mère, déchirée à la perspective de leur briser le cœur, dut se résoudre à capituler.
Kiwette put dès lors jouir d'une existence royale et attendre tranquillement de mourir de sa belle mort.